26 mai 2018 | 620 vues | Dossier, Les extrêmes droites

Les extrêmes droites – 2

Introduction & CHAPITRE I. Théorie des trois droites

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Introduction

L’extrême droite est une « galaxie politique » aux contours relativement flous. Ce terme peut effectivement qualifier des courants fascistes (néo-fascistes) ou nazis (néo-nazis), des groupes traditionalistes, intégristes ou fondamentalistes, des attitudes racistes ou « ethno différencialistes », jusqu’à certains partis nationalistes ou populistes. Dans les pays musulmans, il peut désigner les partis intégristes. Sur les pages de la fachosphère, il est souvent exprimé l’opinion selon laquelle les termes d’extrême droite ou « fascisme » sont faussement employés. La définition s’appliquerait mal (par idéologie de la part des militants d’extrême gauche), voire n’existerait pas.

« Les mots n’ont pas de sens, ils n’ont que des valeurs. » disait Ferdinand de Saussure, citation qui s’applique particulièrement à cette tentative de donner une, ou plutôt « des », définitions aussi objectives et judicieuses que possible au terme « d’extrême droite ». Dans la même veine, nous tenterons de donner une définition à « fascisme » et à « nazi ».

Cet article n’a pas prétention à une valeur universitaire ou d’étude, il s’agit plutôt d’une « boussole politique ». Nous détaillerons tout d’abord l’origine historique et le corpus idéologique des extrêmes-droites. Puis nous établirons un panorama des régimes d’extrême droite, des anciens et des récents, ainsi nous pourrons en dégager leurs caractéristiques politiques dans les faits.  Il s’agira alors d’extraire de ce corpus idéologique et de son application dans les faits, des caractéristiques rémanentes afin de définir ce qu’est l’extrême droite et ses « sous mouvements ». Enfin, nous pourrons selon ces caractéristiques, proposer un « classement » des extrêmes droites françaises aux regards de leurs obsessions, de leurs centres d’intérêts, bref en quelque sorte : « classifier » la fachosphère.

CHAPITRE I. Théorie des trois droites

A. Les trois droites

Il nous est apparu que les explications théoriques issues de l’ouvrage classique de René Rémond  (1918 – † 2007) semblaient les plus adaptées pour éclairer notre propos. De quelle théorie s’agit-il ?

Dans «Les Droites en France», René Rémond développe sa démonstration autour de trois axes. D’une part, il affirme que la dualité droite/gauche structure la vie politique en France, ce qui était contesté à l’époque de la première publication en 1954 (droite et gauche étaient alors divisées et les gouvernements au pouvoir reposaient sur des majorités parlementaires larges à cheval sur la droite et la gauche). D’autre part, il avance une thèse novatrice selon laquelle il n’y aurait pas en France une seule droite, mais trois, issues des conflits de la Révolution française : les droites légitimiste (droite contre-révolutionnaire), orléaniste (droite libérale) et bonapartiste (droite césarienne). Tout au long de son ouvrage, il s’efforce de retrouver dans chaque courant de la droite l’essence de ces trois idéologies, et analyse successivement les divers avatars de la droite pour y déceler l’héritage du légitimisme, de l’orléanisme et du bonapartisme. Ainsi, troisième axe, son étude met en évidence une continuité, une filiation entre les diverses expressions de chacune de ces tendances au sein de la droite depuis le début du XIXe siècle. Ainsi, le régime de Vichy se rattache essentiellement à la droite contre-révolutionnaire ; Pinay ou Giscard relèvent de la filiation orléaniste et le gaullisme est issu du bonapartisme. »

La thèse est connue : « pluralité de la droite, continuité des droites en France. Trois familles irréductibles, la droite absolue, dite aussi légitimiste, contre-révolutionnaire ou extrême… et puis deux droites, nées à gauche et poussées à droite par le surgissement de gauches plus avancées, l’orléanisme libéral et bourgeois, le bonapartisme autoritaire et nationaliste »

Poulat, compte-rendu « Rémond, Les droites en France », Actes de la recherche en sciences sociales, 54-2, 1982.

La recherche de R. Rémond tend à montrer qu’il n’existe pas une droite monolithique en France, mais « des » droites animées par des courants de pensée différents.

La dénomination « gauche/droite » est apparue pendant la révolution Française. L’origine historique de ce clivage se trouve dans la position géographique des différents partis politiques dans l’assemblée nationale d’août-septembre 1789. Lors d’un débat sur le poids de l’autorité royale face au pouvoir de l’assemblée populaire dans la future constitution, les députés partisans du veto royal (majoritairement ceux de l’aristocratie et du clergé) se regroupèrent à droite du président de l’assemblée constituante. Au contraire, les opposants à ce veto se rassemblèrent à gauche sous l’étiquette de «patriotes» (majoritairement le Tiers état).

Cette dichotomie semble basée sur deux conceptions radicalement différentes de la société : la « loi naturelle » et les « droits de l’Homme ». Les partisans du veto défendaient une conception divine du pouvoir et par là même indépassable. Le « parti des patriotes » défendait quant à lui, la remise en cause de cette loi divine en mettant en avant les « droits de l’Homme ». Une vision conservatrice basée sur l’acceptation de la « loi naturelle » ; et une vision progressiste basée sur les « droits de l’Homme ». La loi naturelle n’est rien d’autre que l’inscription de la loi divine dans la nature humaine. Toute l’histoire des droites en France (mais aussi des gauches) se base sur la polarisation autour d’un de ces deux axes.

René Rémond décrit trois courants de pensée de droites : le Légitimisme, le Bonapartisme et l’Orléanisme.

B. Le Légitimisme

Le Légitimisme naît du romantisme politique, représenté par Edmund Burke (1729 – † 1797) et Joseph de Maistre (1753 – † 1821).

Le « nationalisme romantique » est né en Allemagne. Les adeptes de ce courant pratiquent les références au passé, et créent pour l’Allemagne une « histoire commune », largement fantasmée, un « roman national ». Ils contribueront à la naissance de la nation allemande et à la création d’une identité commune à tous les peuples germaniques. Ce « roman national germanique » devient une histoire qui serait le ciment de la Nation. Le romantisme politique consiste ainsi en une idéalisation du passé, de l’Etat et de la société.

Ce qui caractérise la manière avec laquelle ces auteurs abordent la politique, c’est donc bien l’idéalisation. Contrairement à un Machiavel qui traite de la politique en vrai pragmatique — c’est-à-dire en s’appuyant de l’expérience concrète qu’il en a —, les romantiques politiques sont davantage guidés par les idées que par l’expérience. C’est à proprement parlé, une vision « romantique » de la politique, dont les idées sont tout sauf rationnelles. Elles sont bien au contraire, directement dérivées du mouvement romantique, se caractérisant par l’attrait du Beau, de l’harmonie (« l’union nationale »), d’une puissance supérieure et magique.

1. Edmund Burke

Burke nie l’existence des « droits de l’Homme » et professe que l’égalité des droits n’existe pas. L’égalité des espèces et l’égalité individuelle est niée. Il est anti laïque et affirme que seuls ceux qui appartiennent à la religion d’état ont des droits. Selon lui, le pouvoir par le peuple est une absurdité.

2 – Joseph De Maistre

Pour Joseph De Maistre, magistrat monarchiste catholique, le corps politique prime sur l’individu qui est une réalité seconde par rapport à la société et l’autorité. Cette dernière découlerait de la « Providence » (du pouvoir divin).

Les lois sont sans vigueur, le gouvernement reconnaît son impuissance pour les faire exécuter; les crimes les plus infâmes se multiplient de toutes parts; le démon révolutionnaire relève fièrement la tête; la Constitution n’est qu’une toile d’araignée, et le pouvoir se permet d’horribles attentats. Le mariage n’est qu’une prostitution légale ; il n’y a plus d’autorité paternelle, plus d’effroi pour le crime, plus d’asile pour l’indigence. Le hideux suicide dénonce au gouvernement le désespoir des malheureux qui l’accusent. Le peuple se démoralise de la manière la plus effrayante; et l’abolition du culte, jointe à l’absence totale d’éducation publique, prépare à la France une génération dont l’idée seule fait frissonner.

Joseph de Maistre. Considérations sur la France. 1796

Selon le comte Joseph de Maistre, le mal est dans l’homme et il est incommensurable :

Commençons par examiner le mal qui est en nous, et pâlissons en plongeant un regard courageux au fond de cet abîme ; car il est impossible de connaître le nombre de nos transgressions, et il ne l’est pas moins de savoir jusqu’à quel point tel ou tel acte coupable a blessé l’ordre général et contrarié les plans du législateur éternel. (Soirées, I,214).

Le mal, c’est la division, c’est l’unité brisée, unité qui est voulue par Dieu. Or, pour remédier au mal et à la division, l’on ne peut compter sur l’homme lui-même, qui est mauvais, entaché du péché originel.

Une conception exactement contraire aux « philosophes des Lumières ».

Il n’y a que deux moyens de salut : un moyen préventif qui est l’autorité ; et un moyen curatif, l’expiation. L’autorité est la condition du maintien de l’unité. Il faut que la société religieuse et la société civile soient soumises à l’ordre voulu par la providence divine.

Le moyen dans la société religieuse est 1’infaillibilité pontificale et dans la société civile la souveraineté.

Chaque nation possède un caractère, et ce caractère fait son type de gouvernement. L’homme ne saurait constituer un nouveau type de gouvernement par sa libre détermination, il usurpe ainsi le gouvernement voulu par Dieu. La Révolution française ne peut être que « satanique » puisqu’elle entend mettre l’homme à la place de Dieu.

Le caractère national est constitué d’un ensemble de maximes religieuses et politiques qui sont devenues des « dogmes nationaux » et qui forment une « raison nationale ». Le souverain a pour devoir d’en imposer le respect par les prêtres, les hauts fonctionnaires et les magistrats.

Le légitimisme est une vision organiciste de la société, vers la tradition conservée du Moyen Âge. Il est une réponse du « conservatisme social » aux idéaux portés par la Révolution française qui furent fondés sur l’universalisme et l’individualisme. L’organicisme met en avant l’unité du corps social comme organisme formant un tout, et la primauté de la société sur l’individu.

Ils souhaitent la restauration de l’Ancien Régime en France. Ils priment un catholicisme intégriste, l’Eglise reprendrait ainsi sa place au sein de l’Etat. En effet, Napoléon Ier avait en quelque sorte, évincé l’Eglise par une rupture avec le Pape. Pour les légitimismes, la modernité est le facteur de désordre social, c’est pour cela qu’ils veulent le rétablissement des traditions du Moyen Âge.

Le légitimisme est donc une notion politique fondée sur une croyance religieuse intégriste et fondamentaliste.

C. L’Orléanisme

Les orléanistes seraient au centre, un centre-droit. Ils prônent une monarchie laïque, une séparation des pouvoirs et l’instauration d’un Parlement comme celui de Grande-Bretagne. Ils sont également attachés à des principes libéraux tels que l’égalité civile. En cela, ils unissent un lien à la Révolution Française et à la volonté d’instaurer les libertés fondamentales, l’égalité devant la loi et devant l’impôt.

L’orléanisme reflète l’expression de la bourgeoisie. Mais ce qu’il prône, c’est une société de notables. L’orléanisme vise à l’éducation politique du pays, qui s’illustre par l’expansion de la presse, le renforcement de l’enseignement et des académies, et par une augmentation de la participation politique.

Les orléanistes ont voulu des réformes sociales, tels que le rétablissement du divorce et du mariage civil. Sous l’IIIème République, les orléanistes soutiennent Adolphe Tiers, puis le général Mac-Mahon, comme chef d’État. Par attachement au système parlementaire, ils adhèreront progressivement aux institutions républicaines qu’ils souhaitent conservatrices et protectrices de leurs intérêts de classes.

L’adjectif « orléaniste » est utilisé pour qualifier la droite modérée et libérale.

D. Le Bonapartisme

Le bonapartisme représente l’exaltation de Napoléon 1er. Les principes du bonapartisme sont l’autorité, la confiscation des libertés publiques, des mouvements antiparlementaires et une démocratie anti-libérale. Leur représentant est Napoléon III, avec son coup d’Etat de 1851, instaurant en 1852 le Second Empire.

Le bonapartisme empêche tout progrès social, mais il développe néanmoins la modernisation industrielle, économique et financière. On peut penser par exemple, au baron Haussmann, qui a pensé la construction des nouveaux bâtiments de Paris.

L’exode rural et le développement de l’industrialisation a créé un bonapartisme prolétaire urbain.

 

L’extrême droite est le mouvement politique issu des «légitimistes». Les droites se sont distinguées sur trois niveaux : la laïcité, les mœurs et le mode d’exercice du pouvoir, mais sont toutes opposées à la gauche socialiste. Avec une notable différence, pour l’extrême droite : celle-ci refuse toute alliance avec une autre branche des droites. Tout accommodement avec la loi naturelle est considéré comme une transgression, une trahison de celle-ci. Les extrêmes-droites sont donc une galaxie profondément isolée dans son expression politique tout en étant profondément divisée sur certains points de leur expression politique. Voyons dans les faits comment ces théories se sont exprimées dans la réalité politique.

 

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Auteur de l’article : Sutter Cane

Sutter Cane

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