20 juin 2022 | 3774 vues | Actualité(s)

Cyril Hanouna, extrême droite et bol de nouilles

Touche pas à mon faf

Temps de lecture : 8 minutes
Avec son émission Touche Pas à Mon Poste (TPMP), l’animateur Cyril Hanouna est devenu le porte micro de l’extrême droite. Comment en est-on arrivé là?
Aujourd’hui, on vous emmène visiter les grandes heures du PAF (Paysage Audiovisuel Français) avec Cyril Hanouna, l’animateur qui a la confiance de Vincent Bolloré. Comment est-on passé d’une émission de divertissement à une vitrine réactionnaire, qui laisse la part belle à l’extrême droite et à la complosphère ? On refait le chemin.

Hanouna, ou comment glisser de l’humour à l’extrême droite

Bol de nouille et CSA

Pour commencer, les débuts de Hanouna ne sont pas très intéressant. Avant C8, ce n’est qu’un comique qui s’illustre dans des émissions dédiées. Ce qui va changer, c’est le lancement de son émission en prime. Une émission rien qu’à lui qui ne fera pas vraiment parler d’elle. Hanouna singe le slogan des 80’s de SOS Racisme « Touche pas à mon pote! », personne n’y voit malice tant il incarne quelque chose de léger.

Mais ce qui va changer, c’est surtout l’année 2015 qui marque la prise de contrôle du groupe Canal, et les premiers scandales. Après 5 saisons qui n’attirent pas vraiment l’attention, la 6ème va s’avérer être une rampe de lancement pour l’émission.

D’abords, une séance d’humiliation publique avec une sinistre affaire de « nouilles dans le slip ». L’épisode passe mal dans l’opinion publique, le nombre de plaintes au CSA explose.

Puis, c’est Gilles Verdez, ancien journaliste sportif, passé aux chiens écrasés à France-Soir et Cnews, qui s’illustre en se faisant gifler en direct par le rappeur Joey Starr. Les audiences explosent, l’émission tire en longueur et se retrouve déclinée en prime time.

En fin de compte, la recette est simple : une séquence polémique, la presse s’en empare, les plaintes au CSA/ARCOM explosent, et l’émission rebondit. Cette cuisine à base de nouilles et de celui qui crie le plus fort n’ira que crescendo.

L’homophobie et les menaces du CSA

à ce stade, on comprends le fonctionnement de l’émission : un talk-show assez classique. Chaque saison se voit succéder des chroniqueurs qui font leurs armes auprès de Baba (le surnom de Hanouna).

Les débuts

Matthieu Delormeau, victime dans l’affaire du bol de nouilles et chroniqueur de l’émission, est souvent perçu comme gay, bien qu’il refuse de se justifier (ce qui ne regarde que lui, convenons-en). Mais si sa volonté de préserver son intimité est inébranlable, plusieurs de ses collègues joueront sur l’ambiguïté. Sans aucun doute, c’est homophobe en plus d’être indélicat (pour ne pas dire violent).

Pour ne rien arranger, les années qui suivent révèlent que Delormeau montrent le parfait souffre-douleur. A chaque fois, il manque de démissionner, puis oui, puis non.

Affaire Idrissa Gueye

Bref saut dans le temps et l’espace ; 2022, lors de la 37ème journée de ligue 1, tous les joueurs de toutes les équipes arborent un maillot floqué du rainbow flag à l’occasion de la journée mondiale contre l’homophobie. Le joueur du PSG Idrissa Gueye est forfait, le scandale éclate.

Revenons à TPMP. Avide de toute polémique, le sujet est évidemment abordé sur le plateau. Comme prévu, ça dérape. « Nous qui avons tant fait pour les homos » dit l’un, « ils ne sont pas normaux » dit un autre.

Sans illusion, l’ARCOM est saisie à nouveau. Ils ont tant fait pour l’homophobie…

Sexisme et transphobie

Forcément, avec un fond homophobe aussi ancré, il aurait été étonnant de ne pas voir d’autres affaires. ça sera notamment le cas en 2016 avec Capucine Anav, une autre chroniqueuse qui verra son patron Baba lui toucher l’entre-jambe par surprise. La finesse! Encore une fois, plaintes aux CSA, polémiques, débats sans fin.

L’équipe de TPMP continue de surfer sur chaque thème de société, tout étant prétexte à créer de la polémique. Comme en 2022, avec un emoji (émoticône) « homme enceint » qui amuse autant qu’il met en colère les chroniqueurs, tenus d’avoir un avis tranché sur tout. Cette fois-ci, le « souffre douleur » officiel de l’émission, Matthieu Delormeau part en croisade contre les USA, la culture américaine et la théorie du genre. Et en toute logique dans cette émission, ça finit par un appel à la haine transphobe.

Virage politique : les gilets jaunes

Le premier à inviter des Gilets jaunes

Prise de distance des Gilets jaunes

Le mouvement des Gilets jaunes a entretenu une défiance envers les médias en général. Même si une partie a saisi les opportunités que ces derniers leur ont proposé, la relation est fragile. Avec Hanouna, pourtant premier sur le sujet, le doute s’installe très vite avec la suspicion de faux invité. Il continuera d’inviter des manifestants, mais reste clivant au sein du mouvement.

Vilain petit canard médiatique : le groupe canal et le COVID19

Alors que la chaîne info du groupe a mobilisé ses équipes sur un traitement « édition spéciale » de la pandémie, la chaîne divertissement est venue en renfort. Dans TPMP, on retrouve chaque personnalité du milieu de la santé, dés lors qu’elle s’est montrée un peu sulfureuse.

La complosphère antivax/antimasque

Baba va montrer une grande bienveillance à l’égard de la sphère covidosceptique. Sans jamais prendre parti, il offre une tribune inespérée à ceux qui ont été évincé des autres plateaux un peu plus sérieux.

  • Lalanne
  • Raoult
  • Peronne
  • Di vizio
  • Martine Wonner
  • Bigard

Pour la rentrée de septembre 2021, Hanouna va même pousser l’accueil chaleureux jusqu’à faire installer un plateau extérieur, accessible aux invités qui refusent le pass sanitaire.

Finalement, tout au long des deux ans de cette pandémie, son émission aura permis d’établir un contre-discours complotiste en faisant mine de donner la parole à tout le monde.

Les personnalités douteuses

Même pour apporter la contradiction aux figures de la complosphère, TPMP accueille des personnalités aux méthodes et discours parfois contestables.

  • Laurent Alexandre
  • Martin Blachié

Pour feindre un semblant d’équilibre, une partie de ses chroniqueurs comme Myriam Palomba ou Delphine Wisperer (voir ci-dessous) se sont illustrés pour leur véhémence contre la politique sanitaire, quand d’autres viennent hurler à quel point ils sont dangereux. L’Art du clash!

En fin de compte, la pandémie permet à Cyril Hanouna de recycler des personnalités populaires sur les réseaux sociaux, mais persona non grata dans les médias mainstream. Il achève sa mue en animateur anti-système, tout en gardant sa forte audience. Il n’en fallait pas beaucoup plus pour parler de porosité entre Hanouna et extrême droite.

Virage populiste

Jusqu’ici on a pu découvrir un modèle. Un patron animateur, entouré de chroniqueurs, avec un public et des invités. Ensembles, ils réagissent à des sujets d’actualité, aussi variés que potentiellement brûlant.

Depuis les gilets jaunes, Baba s’est intéressé au champ politique et avec la pandémie, il a forgé un personnage de provocateur anti-système. Près de 40 000 plaintes au CSA en 2016,  90 000 en 2017, 20 000 en 2018, 70 000 en 2019. Les chiffres donnent le vertige, surtout que le prime time de c8 concentre l’essentiel des réclamations que la plateforme reçoit.

Maintenant que son personnage est en place, Cyril Hanouna va avoir la brillante idée de pousser plus loin vers la politique, et se met à inviter des personnalités d’extrême droite. Pour les présidentielles, le temps d’antenne dédié à la politique atteint 21% de l’émission, 40% de celui ci est dédié aux extrêmes droites.

Jean Messiha

Jean Messiha est la quintessence de cette relation « Groupe canal et extrême droite ». Sans surprise, l’ancien du RN, devient chroniqueur dans une de ses émissions (TPMP sera supplée par des déclinaisons de l’émission, comme ici avec Balance ton post). Passage éphémère mais spectaculaire pour celui qui officie également sur Cnews en tant qu’éditorialiste.

Hanouna et le RN

Bardella

Marine Le Pen

 

Débat JLM/Zemmour

Le 27 janvier 2022, Baba invite Jean-Luc Mélenchon et Eric Zemmour pour un duel à mort. Duel remporté par Mélenchon d’ailleurs, bien meilleur orateur que le leader de Reconquête. Évidemment, ce combat promettait du spectacle avec des punchlines pour produire des capsules (de courts extraits destinées aux réseaux sociaux).

Ce n’est pas la première fois que des politiques de gauche venaient jouer à la bagarre sur ce plateau, parce que l’enjeu c’est de toucher la très large audience de C8. Seulement comme on l’a rappelé plusieurs fois, c’est un jeu où les dés sont pipés : on ne débat pas avec l’extrême droite.

Delphine Wespiser

La Miss France 2012 s’est illustrée d’abord pour ses positions antivax dans l’émission. Chroniqueuse régulière, elle relaie le discours dominant avec ses hoax et ses banalités fatalistes.

Si on suit ce fil logique, la plupart des chroniqueurs sont invités à un ultime coup d’éclat. A la veille des élections présidentielles, elle affirme au sujet de Marine Le Pen:

« ça me plairait bien d’avoir une présidente, j’aimerais bien une maman des Français, qui rassemble, qui protège, avec une sensibilité de femme. On sait très bien que les hommes parlent beaucoup »

Sans surprise, sa prise de position agite le Landerneau médiatique quelques jours, puis l’affaire se tasse, et deux mois plus tard, patatra, on apprends qu’elle aura sa propre émission.

Bolloré, Canal, C8

L’empire Bolloré

Vincent Bolloré, c’est un magnat Breton qui a investit dans plein de secteurs de l’économie. On commence un peu à le connaître, pour ses investissements dans les ports et transports Africains, mais aussi pour avoir racheté le groupe Canal en 2015.
En parallèle, on se rappelle de l’affaire de son yacht qu’il avait prêté à Nicolas Sarkozy. Si le Breton n’est pas encarté, il entretient des sympathies au plus proche du pouvoir, tant que ça sert. Mais les sympathies du patron vont vers les franges réactionnaires et nationalistes.  En plus, il se revendique catho-tradi (ou ici), on n’est donc pas surpris en voyant le ton de Cnews changer et s’emparer de la panique morale sur la christianophobie.

Les médias, bras armé de Bolloré

Le groupe Canal, ce n’est pas que Canal+ ou CanalSat. C’est également un empire médiatique en Afrique. En plus de ça, ce sont deux chaînes en clair : C8 (anciennement D8) et Cnews (Itélé avant le rachat). Depuis 2020, le groupe Vivendi intègre Europe 1, Paris Match, JDD…

Si avant le rachat du groupe Vivendi, Cyril Hanouna n’affichait pas de sympathies particulières pour l’extrême droite (bien au contraire, même), le ton change en 2015 avec l’arrivée de la nouvelle direction. Baba se met au diapason, tout comme un certain Pascal Praud sur l’autre chaîne, chacun dans son registre.

La montée en puissance des zouaves se fait en parallèle d’une grande de campagne de pression sur tout ce qui peut enquiquiner en interne. A ce degré là, on peut quasiment parler de purge, la plus spectaculaire étant la suppression de l’émission Special Investigation, qui a su se mettre Jean-Baptiste Rivoire, son journaliste phare à dos. En effet, un numéro était consacré au management « par la terreur » de Vincent Bolloré, de quoi déclencher le courroux de ce dernier. Cette vague de suppression qui comprends les guignols de l’info et le Zapping.

En 2022, les médias de la galaxie Bolloré diffusent un discours réactionnaire, xénophobe et obsédé par le wokisme, que ça soit sous le prétexte d’informer ou de divertir. TPMP et Cyril Hanouna ne dérogent pas à cette règle.

Ce qui se joue ici

Course à l’audience

Tout d’abord, et c’est basiquement prosaïque, faire de l’audience c’est la raison d’être des chaînes de télévision. Ici il ne s’agit pas de juger si l’objet est néfaste ou bon, si un téléspectateur qui regarde Arte vaut mieux qu’un autre qui regarde C8. Chacun se divertit comme il veut, et ne pas avoir de tv chez soi ne garantit en rien d’être un humaniste cultivé. Dans ce contexte, on comprend que Cyril Hanouna a tout à intérêt à se fabriquer une figure d’impertinent.
En mettant en scène des débats sur tous les sujets, en dosant les débordements, en orchestrant des oppositions entre charisme et compétence, on obtient une culture du clash. En fin de compte, c’est une stratégie cynique win-win entre Cyril Hanouna et l’extrême droite : le spectacle fait l’audience, l’audience donne de la visibilité, l’extrême droite a besoin de visibilité.

Anti-système

Incarner une figure de personnage anti-système peut être un bon fond de commerce. Mais ici c’est un effet trompeur, Baba n’est pas isolé. C’est une posture fantoche. L’appui de son patron Vincent Bolloré le conforte dans son obstination à s’opposer au CSA.

Dans un contexte de rejet global de la politique, TPMP propose une formule mêlant divertissement et information. Si la formule n’est pas nouvelle, elle est ici un vecteur de l’hégémonie culturelle de l’extrême droite. Les moyens déployées et les intentions du bailleur ne trompent guère. Hanouna offre une tribune à l’extrême droite sur fond de bol de nouilles et de franche rigolade, avec une solution clé en main :  spectacle et polémique. Zemmour, Le Pen et autres fachos notoires sont friands de cette formule.

Conclusion

En conclusion, TPMP est vraiment un symbole de l’hégémonisation du discours des extrêmes droites. Tant dans son contenu que dans sa forme, l’émission évolue vers un espace déontologiquement douteux où seul le buzz paie. A quand Dieudonné, peut-on se demander alors, lui que Baba considère comme la seule personne qu’il refuse de voir sur son plateau. Ce serait l’ultime transgression, et s’il n’y a que ça qui compte…
Impossible de savoir ce qu’il pense vraiment, mais les faits sont là, Cyril Hanouna offre une tribune de plus en plus importante à des acteurs des complosphères/fachosphères. A force de traiter des sujets avec légèreté, en laissant s’exprimer des personnalités réactionnaires ou dangereuses, TPMP est un terreau fertile pour l’extrême droite. Et le groupe Canal a une grande responsabilité dans cette affaire.
Pour en savoir plus

Auteur de l’article : Pavel DBK

1 commentaire sur “Cyril Hanouna, extrême droite et bol de nouilles

    […] Cyril Hanouna C’est le chouchou du patron, qui occupe le prime time d’une autre chaîne du groupe. Quotidiennement, il donne la parole à des complotistes et des personnalités d’extrême droite. La course à l’audience devient idéologique, comme nous l’avions montré dans notre article. […]

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