14 juin 2022 | 308 vues | Actualité(s), Gramscisme d’extrême droite

La fenêtre d’Obertone

… ou, comment la gauche est devenue radicale sans rien changer

Les législatives 2022 laissent un gout amer, où la gauche d’appareil est devenue extrême gauche, contre laquelle la République doit faire barrage. Comment en est-on arriver à décaler à ce point la fenêtre d’Overton ? Prenons la dernière décennie, et tentons découvrir comment on est passé à l’hégémonie culturelle de l’extrême droite, dans ce que nous avons choisi d’appeler la fenêtre d’Obertone. Et surtout pourquoi, le barrage Républicain n’est plus une évidence.

La stratégie de dédiabolisation du RN

De quoi Laurent Obertone est-il le symbole?

Prenons comme point de départ le libre de Laurent Obertone La France Orange mécanique sorti en 2013 aux éditions Ring. C’est un point de départ arbitraire, mais qui colle aussi à notre expérience en tant que Debunker. En effet notre collectif a dix ans et a vécu cette décennie sur la pente savonneuse.

Ce pamphlet n’a rien d’original, si ce n’est une accumulation de faits divers censés démontrer que nous vivons sous la menace permanente de l’Islam, l’immigration, les banlieues, etc… Par contre, ce qui est notable, c’est la façon dont ça a été relayé, la façon dont la thèse de ce bouquin s’est invité comme sujet de débat dans les mondes politiques et médiatiques.

La fenêtre d’Overton – Un travail de fond

La dernière décennie est celle d’un grand chantier au RN: la dédiabolisation. Marine Le Pen a pris le pouvoir en interne, et on assiste à un lissage du discours et une structuration du parti. Alors que les identitaires se promènent en kways jaunes dans le métro pour jouer à la milice, les éléments les plus énervés du RN sont glissés sous le tapis.

Sans surprise, les résultats sont là. Si 2012 est un échec, Marine Le Pen passe au second tour en 2017. Le barrage républicain se fait sous condition, Emmanuel Macron promet d’éradiquer l’extrême droite. Mission accomplie en 2022, il retrouve sa meilleure ennemie au second tour. Évidemment, il y a toujours le barrage, malgré une gauche réunie qui loupe le coche de peu, mais le cœur n’y est plus.

Alors, le RN a-t-il réussi ou raté sa dédiabolisation? Surtout, il s’est inscrit comme acteur incontournable dans le champ politique. Aucun débat ne peut se passer d’un cadre du parti d’extrême droite.

De l’importance du Z

L’année 2022 est incontestablement l’année du Z. Le RN a subtilement fait oublié son amitié avec Poutine et laissé Zemmour s’embourber tout seul. Et c’est là un coup brillant! Un parti à l’extrême droite de l’extrême droite a eu comme effet de la rendre encore plus fréquentable. Par effet contraste, le RN est moins sulfureux et se recentre légèrement, vampirisant au passage une partie de l’électorat LR. C’est dire à quel point, Reconquête! a placé la barre très haute. Mécaniquement, la gauche s’éloigne de ce nouveau point de centrage du débat politique (avec la complicité de plusieurs médias), la fenêtre d’Overton devient la fenêtre d’Obertone.

De quelle gauche parle-t-on ?

C’est quoi la gauche? C’est d’abord celle qui siège à gauche face au président de l’assemblée nationale. Mais c’est avant tout l’incarnation du progrès social et de l’émancipation des masses laborieuses. Malgré un socle de valeurs communes, la gauche reste éclatée. Comment notre fenêtre d’Obertone s’est-elle décalée au point de faire passer la gauche d’appareil pour des extrémistes au couteau entre les dents.

L’échec de Lionel Jospin : l’insécurité

Difficile de trouver un point de départ à notre histoire. Prenons la campagne de 2002 et la défaite de la gauche, c’est historique, le FN est au second tour face à Chirac. Le barrage Républicain fonctionne à plein régime, tout le peuple de gauche est dans la rue, et Jean-Marie Le Pen est battu à plat de couture. On referme cette parenthèse malheureuse.

Mais on oublie aussi à quel point la campagne du candidat le plus sérieux à gauche, Lionel Jospin, a été raté. Plein de suffisance après la réforme des 35 heures, l’ancien premier ministre joue à fond la carte de l’insécurité avec Daniel Vaillant, son ministre de l’intérieur. Quelques mois après les attentats du World Trade Center, alors que l’hymne français est sifflé au Stade de France lors d’un match France-Algérie, le point culminant de la campagne se trouve dans ce dernier week end, avec l’affaire Papy Voise. En bref, la gauche se plante en se mettant dans la roue de ses adversaires, dans un domaine où elle n’excelle pas, alors qu’elle disposait d’atouts et d’opportunités sur le plan social et antiraciste.

Hollande, la fin du PS

Fast-Forward. Chirac est remplacé par Sarkozy après des émeutes historiques et spectaculaires dans les quartiers populaires. Si ces évènements de 2005 laissent une empreinte profonde, c’est dans la libération de la parole. L’incompréhension avec les habitants des quartiers concernés n’a d’égal que la violence de la surenchère à droite. Sarkozy vient enfoncer le clou, il est décomplexé et le revendique. Avec son discours de Grenoble en 2010, il atteint le paroxysme de la violence à l’égard des minorités.

Le PS est moribond, une force nouvelle s’est intercalée entre lui et les gauches communistes : le parti de gauche. Malgré tout François Hollande l’emporte dans une absence assourdissante d’enthousiasme. On est ici à une période cruciale de notre décennie qui voit naître les bases du Macronisme, mais aussi le début d’une refondation progressive d’une gauche républicaine avec la France Insoumise.

Dans un contexte de terrorisme, la gauche génère un nouveau discours, largement inspiré de cette décomplexion sarkozyste. Pire, elle rejoint le RN sur certains sujets : la gauche veut faire son autocritique plus fort que jamais. Laurent Bouvet fonde le Printemps Républicain, pendant que Manuel Valls refuser d’expliquer, car expliquer le terrorisme c’est l’excuser, et Raphaël Enthoven harcèle Rokhaya Dialo. En vrac : Laïcité, wokisme, Social Justice Warrior, Burkini, islamo-gauchisme, tout y passe. A deux doigts d’avoir collaboré avec Daesh!

La Nupes

Alors qu’une partie de la gauche historique file constituer une nouvelle force politique avec des personnalités de droite (voir d’extrême droite), la France Insoumise occupe l’espace restant. Logiquement, la FI devient le premier parti de gauche. Mais ça ne suffit pas à remporter une élection, comme le montre 2017. Pour la suivante, la logique de barrage s’opère dés le premier tour, et c’est pas loin de marcher. Ragaillardie par ce nouvel espoir, la gauche appelle de ses vœux une union sacrée, les partis entrent en négociation, la NUPES est née.

Notre fenêtre d’Obertone toujours centrée sur un équilibre Larem/RN situe mécaniquement cette alliance à la gauche d’un parti qui se revendique de gauche un jour sur deux. La suite est cruelle et surtout déconnectée de toute réalité : la NUPES, bien que composée de cadres expérimentés issus de partis d’appareil, est qualifiée d’extrême gauche. Heureusement qu’ils ne sont pas anticapitalistes !

La complicité du pouvoir

On a donc vu un aspect mécanique de déplacement de la fenêtre d’Overton (que nous avons renommé Obertone pour l’occasion). Cependant il serait injuste de ne pas parler de la responsabilité de bloc politique au pouvoir.

Vampirisme de l’appareil du PS

Renaissance, le nouveau nom de Lrem est un agglomérat de personnalités venus de tous les courants. On a vu un peu plus tôt l’influence du Printemps Républicain. Mais on y retrouve aussi plusieurs personnalités du PS, et c’est l’influence de Manuel Valls qui se fait sentir ici. C’est un coup magistral d’Emmanuel Macron qui a décapité son ancien parti en partant avec une partie des cadres. Mais le PS était un parti si grand il y a encore dix ans, qu’il existait d’autres courants, comme les différentes motions de Hamon ou Maurel (Des courants qui écrasèrent Valls aux primaire de la gauche en 2017).

On voit donc ici que le parti présidentiel n’a qu’une légitimité relative de s’approprier l’hérédité socialiste. En s’alliant à des cadres de droite, il renonce en pratique à des valeurs de gauche. En revanche, il en récupère la force de frappe, qu’il n’hésite pas à retourner contre les autres partis à sa gauche, bien plus que contre l’extrême droite.

Le passage au crash-test : les législatives 2022

La stratégie ni-ni : de Fillon à Macron

Le barrage Républicain a commencé à sérieusement s’effriter lors de l’opposition Macron/Le Pen de 2017. En effet, si François Fillon a appelé à faire barrage, certes sans grande conviction, ce n’est plus la norme chez Les Républicains. On parle alors de Ni-ni.

En même temps, le parti Macroniste revendique n’être ni de droite ni de gauche. Un autre ni-ni. Aux législatives suivantes, en 2022, le même parti navigue à vue. La soirée électorale voit se succéder les déclarations des portes paroles qui se contredisent. D’abord, on ne fait pas barrage, puis si, puis dés le lendemain, ça sera au cas par cas. D’ailleurs, c’est Élisabeth Borne qui annonce cette dernière ligne à tenir, elle même vient du PS.

 

Blanquer ou la chenille devenue papillon

Certains candidats sont en roue libre, à l’image de la ministre Amélie de Montchalin, issue, elle, des rangs de l’UMP. Haro sur l’extrême gauche! Le barrage s’est inversé, protéger la République, c’est faire barrage à la gauche. Le discours n’est pas nouveau, on se rappelle des chars Russes qui menaçaient Paris. Aujourd’hui, c’est le fantasme islamo-gauchiste qui agite les marcheurs. C’est la victoire du Printemps Républicain autant que l’extrême droite, c’est la fenêtre d’Obertone.

Jean-Michel Blanquer, ex-ministre de l’éducation nationale et candidat défait dés le premier tour, s’était fait le porte voix de ces principes : instrumentalisation de la laïcité, islamophobie obsessionnelle, universalisme version 2022.

Conclusion

En fin de compte, la gauche est la première perdante de la stratégie de dédiabolisation du RN.

En décalant la fenêtre d’Overton vers la droite, vers la France d’Obertone, la gauche s’est retrouvée comme une force vue comme radicale, sans avoir changé son discours. Les fantasmes sont légions sur les intentions de cette gauche au point que Libé se demandera si Jean-Luc Mélenchon mange les enfants. Si nous avons beaucoup de réserves sur cette gauche, nous ne pensons pas qu’elle se soit radicalisée.

Par contre, le débat politique a changé de nature et le barrage Républicain en est une victime, la gauche est sortie du cadre de cette fenêtre, et dans un pays qui a intégré comme réalité les fantasmes d’Obertone, nous nourrissons de grandes inquiétudes sur l’évolution des choses.

Aucune digue n’est éternelle.

Auteur de l’article : Pavel DBK

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