09 juillet 2025 | Temps de lecture : 7 minutes

Instagram vs reality, le cherrypicking au service des fafs

« Instagram vs reality », c’est un format de vidéo que l’on peut voir en passant le temps sur des vidéos sur Instagram ou Youtube. Un format court, en réponse aux vidéos d’influenceurs voyage, qui montre la réalité des lieux touristiques. Un juste retour des choses face à une esthétisation à outrance qui frise le fétichisme, voir parfois carrément la malhonnêteté. 

Jusqu’ici, rien qui puisse vraiment nous surprendre, ni justifier qu’on s’y attarde. 

C’est justement en passant un moment à regarder des recettes de cuisine et des astuces bricolage que cette vidéo est passée dans le fil de l’un d’entre nous. Rien de bien extraordinaire, le format est parfaitement adapté pour capter le regard. Mais Youtube met en avant des commentaires. Et là, c’est le drame ! « Paris est l’une des plus belles villes d’Afrique du Nord », autant dire, que ça sent le facho qui s’est perdu et est parti pourrir un post au hasard. 

Et à bien y regarder, il n’était pas le seul. Cette vidéo de moins d’une minutes a été vue 17 millions de fois et concentre 23 000 commentaires. Alors, il  y a peut être quelque chose à dire sur cet objet. 

Analyse de la vidéo Instagram vs réalité – Paris

Le short/réel, ce format court qu’on voit absolument sur toutes les plateformes, veut ça. Il capte l’attention, et peut même devenir hypnotique. Derrière se joue une féroce bataille économique où des tas de comptes font dans la surenchère pour capter de l’attention, et générer de l’audience qui sera transformé en monnaie à un moment.

La vidéo se trouve ici.

Ce n’est pas un seul

Mais pour faire simple, nous l’avons découpé en séquence à partir de captures d’écran :

Tour Eiffel vs les rats

La première présentation montre la Tour Eiffel opposée à des rats dans la rue. La pertinence de la comparaison est discutable, ce sera le cas pour chaque opposition.

La question des rats est une réalité à Paris. Nous pourrions même parler de vieille histoire. Ajoutons enfin qu’il s’agit ici d’un enjeu politique qui oppose la droite et les écolos. La population de surmulots serait aujourd’hui plus importante qu’avant pour de multiples raisons, mais en tout état de cause, la présence du rat dans un espace urbain dense est juste une banalité. Le rat agit, par sa présence, sur l’image de la ville : ce narratif permet de véhiculer l’image d’un environnement insalubre (alors que le rat est lui-même assez propre et qu’en plus, si on en croit Disney, il sait bien cuisiner).

Arc de triomphe et pigeons

Encore une fois, la pertinence entre l’arc de triomphe et les pigeons qui se jettent sur de la bouffe devant Beaubourg est à remettre en question. Les oiseaux profitent de ce qui est jeté par terre (comme les rats d’ailleurs) en premier lieu, et c’est le cas en particulier là où les fast-foot pullulent.

Sacré cœur et déchets

Montrer l’immonde meringue que des parisiens voulaient ne plus voir et des déchets dans un parc n’a toujours aucune pertinence. Là encore, l’un n’empêche pas l’autre. Tous les parcs ne sont pas jonchés en permanence de cannettes de bière vides. Une recherche inversée laisserait penser qu’il s’agit même de supporters de Liverpool qui s’étaient regroupé sur le parvis du château de Vincennes avant la finale de la ligue des champions le 8 mai 2022. Mais objectivement, ça aurait pu être après la fête de la musique ou n’importe quel autre évènement qui génère une audience importante et une quantité de déchets qui va avec.

Palais Garnier et déchets

Nous avons ici une vidéo réalisée par un couple d’influenceurs (Bettina & Kyle) qui se mettent en scène partout où ils voyagent en utilisant ce gimmick de l’amoureuse dans une robe ample filmée de dos. Et en opposition, une femme qui s’amuse à se filmer devant un tas d’ordures. Un extrait probablement issue de la grève des éboueurs de 2023 qui dura trois semaines.

photo influenceuse poubelle paris 2023Cette grève avait d’ailleurs donné lieu à des moments curieux, comme la photo ci-dessus où une femme se mettait aussi en scène devant des ordures. Certains avaient hurlé à l’humiliation quand nous pensions à l’époque que ce qui était indignes, c’était les conditions de travail des salariés de la voirie. L’avis des charognards ne nous concerne pas.

Le Louvre

Terminons avec cette série qui montre le Louvre, plus particulièrement la pyramide, s’ouvrir et… Oh! de l’IA !? Non, c’est l’œuvre d’un artiste, l’animateur 3D Origiful à l’occasion de la Saint Valentin. L’autre extrait montre des visiteurs s’agglutiner au Louvre, musée où il faut désormais réserver à l’avance pour aller y voir les collections mondialement reconnues.

Tout ici repose ici sur l’effet contraste. Montrer des monuments et vouloir les opposer à une réalité, c’est efficace, mais cela repose sur une certaine mauvaise foi. C’est la méthode du cherry picking qui est utilisée ici, choisir le pire et le meilleur. Car paris, c’est aussi tout un tas de trucs biens et d’autres moins, un exercice que l’on peut répéter pour chaque endroit dans le monde.

Le compte travel life

Jetons un coup d’œil au compte Youtube qui publie cette vidéo. Il n’y a pas grand chose à en dire, une quinzaine de vidéos en un an et demi. Leur plus grande réussite est cette vidéo sur Paris, pourtant les autres sont sur le même modèle. Ce qui nous saute aux yeux, c’est la dimension : 7000 abonnés pour 18 millions de vues. Le plus étonnant ? 17 millions de ces vues viennent d’une seule vidéo, celle dont nous parlons ici.

La seconde vidéo qui a le mieux marché de la chaîne cumule 450 000 vues et  250 commentaires.

C’est probablement le fruit du hasard qui a fait qu’une seule vidéo ait été autant mise en avant. C’est aussi que les commentaires ont permis de lui donner de la visibilité, en envoyant à l’algorithme ce message : si une vidéo est commentée c’est qu’elle est intéressante.

Des commentateurs bouffis de haine

Si l’intention de la chaine est de montrer l’envers du décor, c’est avant tout un tacle fait aux influenceurs dont la déontologie laisse souvent à désirer. Des filtres, des prises de vue soignées, parfois des retouches, le tout saupoudré de conflits d’intérêts qui font de cette activité de la publicité plus ou moins dissimulée.

Seulement, on ne choisit pas vraiment son audience. Et alors, si en plus on en est dépendant, il ne faut surtout pas être regardant.

Et c’est dans les commentaires que se modèle un récit, qui se sert d’une vidéo clickbait (hameçon à click) comme vecteur. Sur fond d’une terrible humiliation nourrie par une implacable réalité : les immigrés sont responsables de la déchéance d’une ville que pourtant le monde fantasme.

Or reprenons chacun de nos cas, l’immigration n’est jamais évoquée. Des rats, des pigeons, des gens dégueulasses, trop d’affluence au Louvre, mais où est l’immigration ?

La Sanction, un compte identitaire

En cherchant un peu, nous trouvons une autre vidéo, un stream sur Twitch reposté sur Youtube et animé par La sanction, un militant identitaire français réfugié en Bulgarie. Lui fait le même exercice que nous, en partant d’une autre vidéo Instagram vs reality qui montre des images de quartiers populaires à Paris. capture video france humilier

Les intentions de Nico « La Sanction » sont transparentes, en témoigne cette capture de son compte Twitter. Il résume d’ailleurs son activité son linktree par un adage « les gauchistes devront payer ».

capture twitter la sanction Dans son stream, ils passent les images de short « Instagram vs reality » venant de différents comptes. Et nous pouvons y identifier des images venant par exemple de la vidéo du tiktokeur espagnol Nobik Dil, qui montre des images de quartiers pauvres avec un cœur brisé, laissant penser que son intention est plutôt bienveillante.

capture tiktok nobikdilLa photo ci dessus laisse penser au metro 2 qui traverse le 18ème arrondissement. N’en déplaise aux touristes comme aux fachos, la misère existe partout.

Construction d’un récit

Ce qui saute aux yeux en premier lieu, c’est de considérer que la réalité qui existe en parallèle des belles images est humiliante. Car oui, il y a de beaux monuments à Paris, c’est un fait. Mais il y a aussi de la misère. La France est un pays qui est fait d’inégalités. Le capitalisme produit des inégalités, et ça nous saute au visage quand on ne regarde pas seulement notre patrimoine.

Le fait de se focaliser sur l’idée qu’il existe un passé glorieux, matérialisé par des monuments qui attirent les regards admiratifs du monde, est l’un des fondamentaux du conservatisme. Rappelons que l’Arc de triomphe est voulu par Napoléon et que le Sacré cœur est un symbole obscurantiste, suite à la défaite française à Sedan qui défit Napoléon III, celui là même qui commanda le Palais Garnier. Tant d’hommes biens dont la bienveillance était reconnue et qui ont beaucoup œuvré contre les inégalités… ou pas.

Humiliés par les pauvres

L’effet contraste est terrible, montrant soudainement l’existence de la misère comme une humiliation. Les plus touchés par les inégalités sont parfois issus de l’immigration. Le raccourci fait ici est de dénoncer l’immigration et pourquoi pas l’islam ou le wokisme tant qu’on y est, quand pourtant rien ne montre un quelconque rapport.

Et justement, ce lien n’est pas nécessaire ! La puissance du récit est à l’œuvre, et c’est précisément ici qu’il y a quelque chose à debunker, ou tout du moins à mettre en lumière. Le raid est évident, jusqu’à noyer un post au ton humoristique sous les commentaires et en faire le vecteur d’un message identitaire. La faute à Hidalgo, la gauche, l’immigration, les syndicats. Les identitaires ont trouvé la solution, glisser la misère sous le tapis, l’expulser, la cacher, parce que le plus grave finalement serait que des touristes voient des pauvres.

Tout ici est question d’imaginaire. Les identitaires sont plus attachés à une image, au fantasme d’une France éternelle, et peu importe si elle n’a jamais existé.

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