01 avril 2024 | Temps de lecture : 20 minutes

Histoire d’un mensonge: « Non l’Ukraine n’a pas tué 13000/14000 personnes au Donbass »

Avec la propagandiste Anne-Laure Bonnel

Pour justifier son attaque de février 2022, la Russie de Poutine a utilisé plusieurs stratagèmes de propagande. Stratagèmes qui correspondent très exactement au 10 principes de cet art du mensonge de guerre décrit ICI. Et c’est martelé des dizaines de fois par jour, tous les jours par les trolls pro-Kremlin. Encore hier, nous en égratignions un sur le sujet:

Mais nous le savons bien, cet égratignure est une goutte d’eau dans la mer devant le tsunami de propagande russe qui déferle sur les médias sociaux, en particulier Twitter. C’est pourquoi depuis le début de notre création, nous rédigeons des articles complets, sourcés, qui doivent servir à quiconque veut répondre instantanément à cette propagande au lieu de rédiger un post plus ou moins long. Car entre les convaincus, les bots et les trolls pro russes, il y a du boulot!
Parmi ces articles, nous avons décortiqué la propagande sur les accords de Minsk, sur les « nazis » Ukrainiens, la citation « Jusqu’au dernier Ukrainien« , etc.

Parmi les plus importantes propagande, on trouve le faux narratif russe sur le « bombardement du Donbass par le gouvernement ukrainien » pour exterminer sa « propre population ». Et le fait est ancien. Et c’est assez normal, car cette histoire sert de pilier à l’invasion russe de 2022. En ignorant cordialement les éléments principaux de ce narratif complètement mensonger et fabriqué. Mais il est efficace, car aujourd’hui encore les trolls pro russes nous le serve à longueur de temps:

Un narratif usé et abusé sur le Donbass

C’est pourquoi nous nous attaquons à celui-ci aujourd’hui. Vous trouverez quantité d’articles des médias sur ce sujet. Nous avons voulu ici être le plus exhaustif possible sur ce sujet, comme à notre habitude. Nous espérons que cet article vous intéressera et vous servira.

 

I) Proxy au service du Kremlin

A partir d’avril 2014 et du début de la tentative d’ingérence Russe au Donbass suite aux évènements d’EuroMaïdan, les médias s’intéressent à ce qu’ils hésitent à nommer « guerre d’ingérence » ou « guerre civile » au Donbass. Les mêmes médias relatent les bombardements, mais ne précisent pas si ceux-ci sont réellement causés par le pouvoir Ukrainien. Kyiv dément en être l’auteur et les combats sont intenses entre le pouvoir Ukrainien et les séparatistes.

On retrouve dans ces médias un ton plutôt désolé, mais guère engagé en ce qui semble être une répétition des troubles ne Géorgie organisés par la Russie des années auparavant. Sauf exceptions.
Exemple un très bon article du JDD d’aout 2014 qui fait le point sur la propagande éhontée du Kremlin en reprenant d’autres affaires comme celle du vol MH 17, propagande éhontée qui tentera de cacher la responsabilité des séparatistes armés par la Russie.

Mais jusqu’en 2016, à part cette tentative isolée de la Russie, toujours décrite dans le même article du JDD, d’impliquer l’Ukraine dans le meurtre à grande échelle de citoyens russophones du Donbass, ce n’est pas encore un pilier de la propagande russe:

« L’armée ukrainienne a encore bombardé au phosphore les habitants pacifiques de la ville de Donetsk . L’opération punitive contre la population du Donbass se poursuit avec des armes interdites par les conventions internationales », annonce d’une voix grave le présentateur de Rossiya 24, une chaîne d’information en continu. Des images de fusées éclairantes, censées représenter les bombes au phosphore, passent à l’antenne en ce vendredi 15 août. Samedi matin, le « Monsieur Météo » de NTV (chaîne appartenant à Gazprom) détaillait doctement les risques encourus par les Russes au sujet d’une usine chimique bombardée par l’armée ukrainienne : l’usine Stirol de Horlivka (ville ukrainienne aux mains des rebelles), décrite comme la cible d’un complot ukrainien destiné à vider la région de toute trace de vie. Kiev, selon le récit imposé par le Kremlin aux chaînes de télévision russes, organise en effet un génocide contre la population russophone dans l’est de l’Ukraine…

On note toutefois dans cet article et de nombreux autres des preuves de l’implication directe de l’armée russe sur le territoire ukrainien:

Plusieurs journalistes britanniques, qui suivaient le convoi humanitaire russe stationné à la frontière , ont vu des colonnes de blindés russes pénétrer en territoire ukrainien jeudi et vendredi. « Ils étaient déçus de ne pas trouver des armes dans le convoi humanitaire russe et ont cru nécessaire d’inventer un scoop pour faire plaisir à leurs employeurs », ironise le présentateur de Rossiya 24

Armée russe déjà présente lors de la prise de la Crimée:

Mais jusqu’en 2016, la Russie ne s’embarrasse pas trop de narratifs justifiant son invasion impérialiste du Donbass. C’est justement en 2016, qu’une proxy du Kremlin, une certaine Anne-Laure Bonnel, pas inconnue de notre association, diffuse un documenteur sur « les atrocités de l’Ukraine envers les populations russophones du Donbass », dénommé simplement « Donbass ».

Le documenteur Donbass
Le documenteur Donbass

« StopFake » a réalisé une analyse complète de ce sommet du mensonge. Et ce qui est choquant c’est que ce narratif de propagande recevra de pas mal de médias un bon accueil. Comme « Ecran Large« , « Rolling Stones« , « Nice Matin« .
Le film est promu par la Maison russe des sciences et de la culture à Paris ainsi que par l’Ambassade de Russie en France. Il est produit par un promoteur immobilier (Alexandre Bonnardieu) ayant des connections dans cette région russophone. La réalisatrice est également soutenue par la revue Franco-Russe « Méthode » qui se dit elle-même « le média officiel des Instituts Franco-Russes » sur sa page Facebook.
Depuis AL Bonnel fait la promotion sur sa page Youtube des théories du complot à la mode (« Hunter Biden« ), de médias d’extrême droite: « TVL », « Le Dialogue », « Libre Média », « Omerta »; et des personnalités ayant des accointances avec le régime russe (et Zemmour) comme V. Desportes, Alain Juillet, Caroline Galactéros, etc.
Et pourtant malgré les relais russes, une citation chez les identitaires de Breizh-Info et la presse complaisante, la bouse de Bonnel n’a guère de succès. Son narratif n’est pas repris à grande échelle, dans les années suivantes malgré des passages sporadiques dans des évènements locaux cinématographiques ou un article élogieux (et mensonger) du magazine « Elle ».
Ca n’est que le 1er mars 2022  lors de son passage, le 1er mars, dans l’émission de Pascal Praud sur CNews (qu’on applaudit bien fort), qu’Anne-Laure Bonnel a été particulièrement remarquée.

Au point que le 3 mars, le roquet Lavrov interviendra pour défendre sa créature:

Dès lors la citation de Lavrov deviendra une carte professionnelle de recommandation universelle.

Et dans la foulée, sans doute pas mécontent du buzz crée que sa tsaricité Poutine 1er interviendra dans le même sens le 5 mars:

TASS Poutine

C’est là qu’est lancé le fameux narratif (dixit Poutine himself):

« Maintenant, écoutez ceci : les habitants du Donbass ne sont PAS des chiens errants ! Pourtant, 13 000 à 14 000 d’entre eux y ont été tués au fil des années. Plus de 500 enfants ont été tués ou estropiés », a déclaré Poutine.

Il estime que ce qui est particulièrement intolérable, c’est que l’Occident soi-disant civilisé a préféré ne pas s’en apercevoir pendant huit ans.
« 13000 14000 », le chiffre est lancé. Il aura fallu 5 ans d’efforts pour que le bouzin marche enfin. A la faveur de l’invasion impérialiste de la Russie cependant.
Car dès le le 24 février, Vladimir Poutine dans son allocution télévisée le jour de l’invasion qualifie ces morts de «génocide»:
«Durant huit ans, d’interminables années, nous avons fait tout ce qui était possible pour que la situation soit réglée par des moyens pacifiques et politiques [dans le Donbass]. En vain. Comme je l’ai déjà dit dans ma précédente allocution, on ne peut pas regarder sans compassion ce qui se passe là-bas. Il n’était simplement plus possible de rester sans rien faire. Il fallait mettre fin sans délai à ce cauchemar – un génocide à l’égard des millions de personnes qui vivent là-bas et qui ne fondent leurs espoirs que sur la Russie. Ce sont précisément ce désir, ces sentiments, la douleur des gens qui ont été pour nous le principal motif pour prendre la décision de reconnaître les républiques populaires du Donbass.»

II) L’arrière boutique

Cependant rien n’est plus faux que cette affirmation, comme l’explique Libé le 3 mars:

Ce décompte tourne depuis 2019, date à laquelle il a été avancé pour la première fois par les Nations unies, comme l’avait alors rapporté Libération dans un article sur la situation au Donbass : «A ce jour, selon l’ONU, le conflit a fait plus de 13 000 morts confirmés, dont près de 3 300 civils.»

Une estimation reprise et précisée, depuis, par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH). D’avril 2014 à février 2020, il y aurait ainsi eu, en tout, de 13 000 à 13 200 personnes tuées, d’après un rapport du HCDH. Sauf que ces 13 000 morts ne concernent pas que les seuls civils vivant dans la partie séparatiste. Toujours selon l’ONU, on dénombrerait ainsi «au moins 3 350 civils, environ 4 100 membres des forces ukrainiennes et environ 5 650 membres de groupes armés» pro-Russes. Idem pour les blessés : 29 000 à 31 000 individus auraient été blessés dans le conflit, dont «environ 7 000 à 9 000 civils, 9 500 à 10 500 membres des forces ukrainiennes et 12 500 à 13 500 membres de groupes armés».

Autrement dit, présenter ces 13 000 morts comme des civils qui se trouvaient tous du côté des séparatistes du Donbass, même si ce n’est que sous-entendu, est trompeur. Il apparaît même que la majorité d’entre eux (près de 10 000) étaient des combattants, de l’un et l’autre des camps en présence.

Peut-on également, comme le HCDH le fait pour les forces et groupes armés, déterminer à quelle partie – progouvernement ou pro-indépendance – appartenaient les civils tués ? Les travaux de la mission d’observation de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) en Ukraine fournissent quelques éléments de réponse, en distinguant les victimes civiles en fonction de la région où elles ont péri. D’après deux rapports portant l’un sur l’année 2016, l’autre sur la période du 1er janvier 2017 au 15 septembre 2020, 249 décès de civils ont été à déplorer entre 2016 et l’automne 2020. Parmi eux, 83 résidaient dans des territoires sous l’égide du gouvernement ukrainien, 154 vivaient dans les régions du Donbass contrôlées par les séparatistes, et 12 se trouvaient dans une zone sous contrôle d’aucune des parties.

En réalité, de nombreux civils des deux parties se sont retrouvés pris entre deux feux. Telle qu’elle existait ces dernières années, la ligne de front traversait «un territoire de moins en moins habité mais qui est, à l’origine, urbanisé», pointe Anna Colin Lebedev,enseignante-chercheuse en science politiques à l’Université Paris Nanterre et spécialiste des sociétés postsoviétiques. «La ligne de contact passait très souvent soit juste à proximité de villages, soit directement au milieu des villages. S’agissant de Donetsk, elle s’étalait même sur une bonne partie de la ville», ajoute Karine Ardault, présente dans la zone de 2015 à 2018 en tant qu’observatrice pour l’OSCE. «Pendant tout ce temps, on avait donc des civils qui vivaient sur la ligne de contact, ne pouvaient pas forcément partir – pour raisons de santé ou économiques notamment –, et qui se sont retrouvés quelques fois entre les positions militaires de chaque partie», souligne cette juriste spécialisée en conflits armés.

La rumeur est pourtant lancée sur Twitter, et bénéficie de retweets:

Sur Twitter, les commentaires sur la reporter sont plus nombreux chaque jour depuis son passage sur CNews. L’engouement a d’abord été alimenté par la rumeur (fausse) que son compte avait été suspendu. Avant son retour récent dans le Donbass, son compte, bien actif, affichait des retweets de la marine nationale, de Valérie Boyer, d’Eric Ciotti, d’articles de Valeurs actuelles ou encore de publications antivax.

La caisse de résonnance de Twitter

On se souvient des mimiques gênées des politiques pro Poutine qui affirmaient que l’invasion russe de l’Ukraine n’arriverait pas. Rassurons nous grâce à ce narratif les plus farouchement pro Poutine pourrons justifier en toute bonne foi leur choix dégueulasse.

Mais au fond que signifie cette expression pour qu’elle puisse justifier ce choix? C’est assez simple. C’est un résumé du narratif du Kremlin mettant en scène « gentils et méchants ». Les habitants du Donbass auraient désapprouvé les évènements d’Euromaidan et le renversement du régime pro russe. Le gouvernement ukrainien aurait aussi refusé d’appliquer les accords de Minsk. Ils se seraient donc révoltés et auraient demandé leur indépendance contre les « Ukronazis« . En réponse, l’Ukraine de Porochenko, manipulée par « l’occident », leurs auraient déclarés une ignoble guerre et exterminés ainsi 13000 à 14000 gentils habitants du Donbass.
C’est exactement la jolie histoire racontée par le documenteur de Bonnel et oh miracle, c’est exactement le discours officiel du Kremlin.
Et ca marche.
Et comme vous le savez déjà en nous lisant, c’est truffé d’erreurs factuelles et de contre vérités.
C’est le vieux discours datant de l’URSS dit de la « forteresse assiégée« . Et si vous avez lu notre dossier sur les extrêmes droites, vous savez que c’est en substance le discours princeps de toute extrême droite que nous avions rappelé ICI:

Cas Mudde a catégorisé les familles d’extrême droite dans sa thèse intitulée «The Extreme Right Party Family. An ideological approach» (1998). Pour lui, appartiennent à l’extrême droite les formations qui combinent :

  • Le nationalisme (étatique ou ethnique) ;
  • L’exclusivisme (donc le racisme, l’antisémitisme ;
  • L’ethnocentrisme ou l’ethnodifférentialisme) ;
  • La xénophobie ;
  • Des traits antidémocratiques (culte du chef, élitisme, monisme, vision organiciste de l’État) ;
  • Le populisme ;
  • L’esprit anti-partis ;
  • La défense de la loi et de l’ordre ;
  • Le souci de l’écologie,
  • Une éthique de valeurs qui insiste sur la perte des repères traditionnels (famille, communauté, religion),
  • Un projet socio-économique qui mélange corporatisme, contrôle étatique sur certains secteurs et croyance forte dans le jeu naturel du marché.

La Russie de Poutine répond à tous les critères.

La réalité
La réalité russe

Quand à ce principe de « forteresse assiégée » et le modus operandi utilisé en Ukraine est semblable pendant toutes les guerres de l’URSS et de la Russie de la seconde moitié du 20ème siècle à nos jours.

La Russie cherche continuellement à garder et étendre un contrôle sur ces pays voisins. Ce qui est visible pendant la guerre de Corée, la révolution Hongroise de 56 et l’invasion de la Tchécoslovaquie en 68; la guerre d’Afghanistan en 79; puis les guerres en Géorgie (92 et 2008); la guerre du Tadjikistan en 92; les deux guerres en Tchétchénie (94 et 99); la guerre d’Ingouchie en 2007; puis la guerre en Ukraine qui dure depuis 2014.
Et à l’occasion des conflits en Géorgie et Ukraine, les gouvernements russes utiliserons la même tactique: instrumentaliser une soit disant opposition interne en organisant, armant des « séparatistes ». Séparatistes qui ne sont tolérés que quand ils veulent se réunir avec la Russie. Les séparatistes Tchétchènes seront exterminés avec la plus grande sauvagerie. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’a rien à voir là dedans. Ce qui compte c’est l’impérialisme pan slaviste effréné de Poutine
Et c’est reconnu et vanté par Vlad lui-même… En Géorgie, Poutine reconnaitra un plan de longue date soigneusement orchestré.
Il est donc assez remarquable que la propagande sur le Donbass ait pu donc avoir la moindre portée.

III) Les faits sont têtus

1) Rappels

Faits que nous avions déjà évoqué dans un précédent article:

Les relations entre la Russie et l’Ukraine sont complexes depuis la dislocation de l’URSS. Elles sont émaillées de plusieurs différends économiques (conflits gaziers). Elles se sont amplement tendues depuis 2014, jusqu’à atteindre un conflit indirect à l’occasion de la Guerre du Donbass, dans le cadre du conflit russo-ukrainien, en raison de la crise de Crimée, qui voit la Crimée et Sébastopol (territoires ukrainiens depuis 1954) être annexés unilatéralement par la fédération de Russie à la suite du référendum de 2014, non reconnu par la majorité de la communauté internationale. Elles se sont aussi tendues en raison de la guerre du Donbass, dans laquelle la Russie est impliquée en y menant une guerre hybride. Le 24 février 2022, date du début de l’invasion russe après une crise diplomatique débutée en mars 2021, l’Ukraine rompt ses relations diplomatiques avec la Russie.

À la suite de la dislocation de l’URSS en 1991, l’Ukraine possédait le troisième plus gros arsenal nucléaire au monde. De 1994 à 1996 elle retourne ses 1 900 armes nucléaires stratégiques à la Russie pour qu’elles soient démantelées en application du Mémorandum de Budapest dans lequel la Fédération de Russie, avec d’autres pays affirment «leur obligation de s’abstenir de recourir à la menace ou à l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de l’Ukraine».

Les relations russo-ukrainiennes sont tendues (notamment à propos de la Crimée abritant la Flotte de la mer Noire de la marine russe mais aussi en raison de la mer d’Azov partagée entre les deux États) et se détériorent grandement à la suite de la Révolution orange en 2004 et des crises gazières de 2006 et de 2008.

D’un point de vue géopolitique, la Révolution orange marque un rapprochement de l’Ukraine avec l’OTAN et avec l’Union européenne.

Le phare du cap Sarytch, en Crimée, est occupé par l’armée russe depuis le , situation à l’origine d’un différend entre la Russie et l’Ukraine, cette dernière souhaitant le récupérer. L’île de Touzla, dans le détroit de Kertch, constitue un autre point de désaccord récurrent.

Le débarquement de matériel militaire américain dans le port de Théodosie, en Crimée, en 2006 en prévision de l’exercice Sea Breeze 2006 a détérioré davantage les relations bilatérales. Il en est résulté un clivage à l’intérieur-même de l’Ukraine entre les pro-Russes, les pro-Occidentaux et les « neutralistes ».

Un premier conflit gazier, soulignant la dépendance énergétique de l’Ukraine vis-à-vis de la Russie, débute en  pour culminer le , Gazprom refusant d’alimenter les gazoducs ukrainiens à la suite d’un désaccord sur le prix de transit par les gazoducs ukrainiens.

Conflits gaziers

Une autre crise gazière majeure avec l’Ukraine éclate le , à la suite d’un différend entre l’Ukraine et Gazprom sur le prix à payer en 2009 et faute de paiements d’une partie des livraisons de 2008, Gazprom a réduit, puis stoppé les livraisons du gaz naturel à l’Ukraine.

L’élection le  de Viktor Ianoukovytch à la tête de l’État ukrainien, considéré comme pro-russe, a contribué au réchauffement des relations bilatérales.

Le , le nouveau président ukrainien Viktor Ianoukovytch a signé avec son homologue russe, Dmitri Medvedev, un traité portant d’une part sur le prolongement pour vingt-cinq ans du bail de la Flotte russe de la mer Noire basée à Sébastopol en Crimée, et d’autre part sur la diminution du prix du gaz russe livré à l’Ukraine de 30 %. Sur le plan militaire, la Russie dispose d’une garnison de 13 000 hommes à Sébastopol.

Viktor Ianoukovytch s’est également rallié à la position russe concernant le Holodomor, la grande famine ukrainienne des années 1930. Contrairement à son prédécesseur Viktor Iouchtchenko, le nouveau président refuse de considérer le Holodomor comme un génocide.

Rappelons que ce génocide de l’Holodomor est une des rancunes tenaces (et on les comprend) du peuple Ukrainien envers la Russie. D’autant que cette même Russie refuse de reconnaître sa responsabilité:

Les Ukrainiens aussi, qui entretiennent le souvenir toujours vif de l’Holodomor, cet épisode de famines qu’il considèrent comme un génocide. Au vu du présent dramatique, c’est ainsi une histoire méconnue qui remonte à la surface, avec Moscou en dénominateur commun.

[…]

L’Holodomor a activement contribué à l’élaboration d’une pensée nationaliste Ukrainienne. Et malheureusement à de terribles errements dont la collaboration avec l’Allemagne nazie. La terreur stalinienne (et donc l’Holodomor) ont poussé certains ukrainiens dans les bras du reich.

Mémorial aux victimes de l’Holodomor par Jarosław Góralczyk

Fin 2013, alors qu’un accord d’association doit être signé entre l’UE et l’Ukraine, la Russie essaie de faire pression sur Kiev pour le faire changer d’avis, notamment en restreignant certains produits, en revoyant les prix du gaz et en envisageant d’imposer aux citoyens ukrainiens un passeport étranger. Moscou craint en effet que cette union se fasse à son désintérêt, alors que Vladimir Poutine ambitionne en même temps un rapprochement avec les pays anciennement soviétiques. En , l’Ukraine décide finalement, en raison de pressions russes, de refuser l’accord avec l’Union européenne et de « relance[r] un dialogue actif avec Moscou ». Ce revirement entraîne d’importantes manifestations pro-européennes à Kiev rassemblant au moins 100 000 personnes et plusieurs centaines de milliers au total, l’occupation de la « Maïdan Nezalejnosti » (« place de l’indépendance ») et de la mairie, avec comme mot d’ordre la démission du président Viktor Ianoukovytch.

Le , Ianoukovytch fuit en Russie et l’opposition prend le pouvoir, la Russie ne reconnaissant pas la légitimité du nouveau gouvernement ukrainien, qualifiant son accession au pouvoir de coup d’État. Débute alors une crise entre les deux pays, des troubles en Crimée et dans le sud-est de l’Ukraine avec la crise de Crimée et la guerre du Donbass.

Le , l’Ukraine signe le volet politique du Partenariat oriental avec l’Union européenne, dont le rejet par Viktor Ianoukovytch avait déclenché les manifestations d’Euromaïdan.

En février et mars 2014, la Russie a envahi puis annexé la péninsule de Crimée depuis l’Ukraine en utilisant des forces russes infiltrées . Ceci a été reconnu par Vladimir Poutine lui-même. Ces forces ont même prises d’assaut le parlement Criméen.
Dans le Donbass c’est également la Russie qui a débuté le conflit.
Déjà avant la révolution ukrainienne de 2014 , le Berkut (sorte de police autonome) avait des antécédents d’activités illégales contre les citoyens ukrainiens, telles que le racket , le terrorisme , la violence physique , la torture , le sentiment anti-ukrainien , l’intimidation des électeurs .et d’autres tactiques de la police secrète contre ceux qui éliraient des candidats non Ianoukovitch , et la violence contre les manifestants pendant l’ Euromaïdan et la Révolution orange. Repérés dans le Donbass pour leurs opinions antisémites et néo nazies, elles ont été soutenues par la Russie. Ils ont ensuite largement été incorporé dans les forces séparatistes.
Idem en Crimée.
Divers groupes de militants séparatistes comme la « Milice populaire du Donbass », dirigé par Pavel Gubarev (aux sympathies néo nazies) ont été téléguidées, armées et organisées par la Russie.

Alors que les protestations initiales étaient en grande partie des expressions indigènes de mécontentement à l’égard du nouveau gouvernement ukrainien, la Russie en a profité pour lancer une campagne politique et militaire coordonnée contre l’Ukraine. Les citoyens russes ont dirigé le mouvement séparatiste à Donetsk d’avril à août 2014 et ont été soutenus par des volontaires et du matériel russes. Alors que le conflit s’intensifiait en mai 2014, la Russie a employé une « approche hybride », déployant une combinaison de désinformation, de combattants irréguliers, de troupes russes régulières et de soutien militaire conventionnel pour déstabiliser le Donbass.

A la lecture de ceci, on le voit bien, le conflit est bien antérieur à 2014 et précède Maïdan.
En fait la société Russe n’a jamais acceptée l’indépendance ukrainienne. Cet événement a stupéfié la population russe et les dirigeants de la Russie. Ils ne voient pas l’Ukraine comme une nation mais plus comme une composante régionale de la nation russe. Pour nombre d’entre eux l’ukrainien est moins une langue à part entière qu’un dialecte du russe. Par ailleurs l’Ukraine a les mêmes origines historiques que la Russie et pour eux, elle fait partie de cette dernière depuis plusieurs siècles. La Russie reconnait néanmoins officiellement l’Ukraine en décembre 1991. Mais intellectuels (notamment Soljenitsyne) comme hommes politiques considèrent qu’il s’agit d’une situation provisoire et que l’Ukraine va réintégrer la Russie à court terme. Aussi bien chez les hommes politiques que dans la population russe, ce jugement reste encore majoritaire dans les années 2010 (Emmanuelle Armandon, Géopolitique de l’Ukraine, Paris : PUF – Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », , 125 p.).

2) La présence russe au Donbass depuis le début du conflit

Le , Poutine s’exprime lors d’une conférence de presse à propos de la situation en Ukraine et dénonce la Révolution ukrainienne de 2014 comme un « coup anticonstitutionnel ». Il insiste sur le fait que la Russie a le droit de « protéger ses citoyens en Ukraine ».Le , Poutine en appelle à l’ONU pour trouver une solution diplomatique au conflit alors que les États-Unis affirment que « le gouvernement ukrainien a la responsabilité d’assurer le droit et l’ordre et que ces provocations dans l’est de l’Ukraine créent une situation à laquelle le gouvernement doit répondre ».Le , Andriï Lyssenko, porte-parole militaire ukrainien déclare que des militaires russes auraient été observés en Ukraine. Puis le , le président ukrainien affirme que des troupes russes sont entrées en Ukraine. Au Conseil de sécurité de l’ONU, les États-Unis appellent Moscou à cesser « d’alimenter le conflit ».

Le , selon le journal français Le Figaro, alors que le nombre de soldats russes présents sur le territoire ukrainien se compterait en milliers, et il serait dit à leurs familles qu’ils sont en manœuvre hors des réseaux de téléphonie mobile.

Le lendemain, c’est le journal français L’Express qui rapporte les propos de Lidia Sviridova et de Valentina Melnikova de l’Union des comités de mères de soldats de Russie. Valentina pense que des soldats russes sont envoyés de force en Ukraine374 et déclare :

« Poutine viole non seulement les lois internationales, la Convention de Genève, mais aussi la loi russe. Quant au commandant en chef des forces aériennes, il oblige ses hommes à combattre dans un pays étranger, l’Ukraine, quand leurs mères reçoivent des cercueils anonymes »375.

Ella Poliakova, présidente du comité des mères de soldats de Saint-Pétersbourg, et Sergueï Krivenko, directeur du groupe « Le Citoyen et l’armée », affirment que 100 conscrits russes seraient morts près de Snijne en Ukraine. Pour Lidia Sviridova du Comité des mères de Saratov, certaines familles sont désemparées et « demandent quoi faire, avec des conscrits forcés à signer des contrats pour être envoyés à la frontière ». Par ailleurs selon le magazine français L’Express, des documents seraient signés sous la contrainte pour attester que les soldats sont volontaires. Des soldats russes tués dans l’Est de l’Ukraine seraient enterrés dans des tombes anonymes selon ce même magazine.

Le ministère russe de la Défense, qui nie la mort de 100 soldats russes en Ukraine, parle d’un « délire […], qui mérite une attention sérieuse seulement de la part de la société des psychiatres russes ». Vieille tradition de la psychiatrie punitive soviétique
Immédiatement, le comité des mères de soldats de Saint-Pétersbourg, sous prétexte qu’il reçoit son financement de diverses ONG américaines, est classé « agent étranger » par le ministère russe de la Justice.

Les militaires russes capturés près du village de Dzerkalny, dans les environs de Louhansk, dans le territoire ukrainien, indiquent qu’une unité entière russe est présente à sept kilomètres de leur lieu de capture. Les soldats de cette unité ne portent pas leur insigne, mais portent toutefois le même uniforme que les soldats capturés. Les numéros d’identification de leurs véhicules sont illisible car recouverts de peinture blanche.

Selon certains officiels militaires russes, la présence de soldats et d’armement militaire sur le territoire ukrainien serait le fait d’une « erreur », mais le , Vitali Tchourkine, représentant de la Russie à l’ONU, admet en session du Conseil de sécurité à New York que « des volontaires russes combattent dans le Donbass » et que, selon lui, « les États-Unis envoient eux-mêmes des dizaines de conseillers militaires a l’état major de Kiev ».

Le même jour, Rasmussen déclare : « Il est désormais clair que des troupes et de l’équipement russes ont franchi la frontière. Nous appelons la Russie à cesser ses actions militaires illégales, à arrêter son soutien aux séparatistes armés et à prendre les mesures immédiates et vérifiables en vue d’une désescalade de cette crise. ».

Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères français, déclare quant à lui que « lorsqu’un pays envoie des forces militaires dans un autre pays sans l’accord et contre l’accord de cet autre pays, ça s’appelle une intervention et évidemment c’est inacceptable. Si la Russie ne modifie pas en urgence son comportement, il est probable que les sanctions européennes seront renforcées. »

Le , Poutine appelle à des négociations « sur des questions d’organisation politique de la société et du système d’État dans le but de garantir d’une manière inconditionnelle les intérêts légaux des habitants du Donbass ». En France, cette annonce est traduite dans certains médias comme un appel à la formation d’un État, ce qui est rapidement démenti par le Kremlin. Les accords de Minsk II, du , sont signés selon le Format Normandie (Hollande-Merkel-Porochenko-Poutine) et mettent en place un cessez-le-feu. Poutine déclare quelques jours plus tard qu’il « espère que les autorités ukrainiennes ne vont pas empêcher les soldats ukrainiens de déposer leurs armes » à propos de l’encerclement de Debaltseve et il ajoute que « ce qui se passe actuellement à Debaltseve peut être expliqué et était prévisible », l’encerclement étant antérieur à la signature des accords de Minsk. La ville est évacuée par les soldats ukrainiens le .

En clair, les soldats russes étaient présents depuis le début dans le Donbass. Ils n’ont pas « protégé la population », ils sont RESPONSABLES de la situation. Comme en Géorgie et en Crimée, ils étaient dissimulés par le pouvoir russe, puis leur présence a été reconnue.
Comme l’explique l’article de StopFake cité plus haut, les éléments de justification du pouvoir russe d’une telle intervention (tous cités dans le documenteur d’AL Bonnel)sont tous faux…

L’analyse de ce film nous a permis de constater qu’il s’agit d’un remake de fakes et de manipulations de la propagande russe à la façon des années 2014-2015. C’était une époque de propagande acharnée. Nous avons noté en particulier les messages suivants aux spectateurs où on prétend que:

– Les habitants de l’Est de l’Ukraine ont subi une oppression pour leurs engagements envers la langue russe et leurs activité pro-russe;

– L’agressivité de «Secteur Droit»;

– L’ancien Président de l’Ukraine par délégation Olexandr Tourtchinov a commencé cette guerre;

– La guerre en Ukraine est civile et fratricide;

– Les militaires ukrainiens ne se préoccupent pas des gens et tuent des résidents locaux;

– Les militaires ukrainiens bombardent intentionnellement des quartiers résidentiels et se servent d’armes prohibées;

– Les locaux soutiennent les séparatistes et utilisent des armes obsolètes;

– l’armée russe n’est pas impliquée dans le conflit;

– les événements tragiques de 2 mai 2014 à Odessa ont été le résultat des actions de «Secteur Droit». Leur but a été un massacre de citoyens russophones;

– l’absence des prestations sociales.

3) Le décompte des morts

  • Au , le nombre de morts dans ce conflit serait « officiellement » de 375 victimes.
  • Au , selon les sources du ministère de l’Intérieur ukrainien, le bilan de la guerre serait de 478 morts.
  • Au , l’ONU dénombrerait au moins 1 129 personnes tuées et 3 442 blessées en Ukraine depuis la mi-avril.
  • Au , selon l’ONU, le nombre de victimes de la guerre serait de 2 086 morts (il a presque doublé en deux semaines). En moyenne, plus de 60 personnes ont été tuées ou blessées chaque jour. On dénombre aussi près de 5 000 blessés, dont des soldats ukrainiens, des membres de groupes armés et des civils.
  • Le , les Nations unies estiment le nombre de victimes à 4 800 personnes tuées en Ukraine orientale pour la période d’avril à .
  • Le , l’ONU annonce 5 187 tués et 11 515 personnes blessées de mi- à la fin . Les défenseurs russes des droits de l’homme annoncent le chiffre de 6 242 tués.
  • Le , les Nations unies rectifient le nombre de tués à 5 358 personnes. En seulement une semaine, le nombre de blessés passe de 11 515 personnes à 12 235 personnes, soit près de 100 blessés par jour.
  • Le , un rapport d’investigation intitulé « Putin War », publié à l’initiative de l’opposant russe Boris Nemtsov, recense la mort de 220 soldats russes au Donbass en 2014, dont 150 en août 2014. Le rapport contredit les affirmations de la Russie d’août 2014 et donne raison à l’Union des comités de mères de soldats de Russie. Boris Nemtsov, assassiné à Moscou trois mois avant la publication du rapport, ne peut pas commenter cette publication.
  • Le 15 août, les Nations unies actualisent ces chiffres à 7 883 tués et 1 600 disparus, parmi lesquels beaucoup seraient morts.
  • Enfin le , les Nations Unies publient un rapport dénombrant la mort de 3 350 victimes civiles (indépendamment du camp), environ 4 100 membres des forces armées ukrainiennes, et environ 5 650 membres parmi les groupes armés pro-russes. Le bilan des blessés est estimé de 7 000 à 9 000 côté civils, d’environ 10 000 côté forces armées ukrainiennes et environ 13 000 côté rebelles pro-russes. Sur les 3 350 morts de civils, sont décomptés 1 812 hommes, 1 056 femmes, 98 garçons et 49 filles. C’est sur ce rapport que s’appuierons les propagandes gouvernementales russes pour affirmer faussement que 13 000 à 14 000 citoyens du Donbass auraient été « bombardés » par les « ukronazis ».

 

CONCLUSION

Cet article nous a permis de recenser tous les mensonges de la propagande russe attenant au conflit russo ukrainien au Donbass.

  • Ce sont bien les russes qui ont organisé, attisé le conflit en armant des « séparatistes » aux ordres. Comme en Géorgie.
  • Les Russes ont bien participé aux conflits dès le départ, comme en Crimée.
  • Les arguments invoqués par la Russie pour justifier leur participation sont faux. Ils relèvent de l’idéologie impérialiste dite de la « forteresse assiégée » et d’une volonté d’accès à la mer d’Azov ainsi que son contrôle quasi total.
  • Les chiffres des pertes au Donbass sont trafiqués par les russes et les « séparatistes ».
  • Le « reportage » d’AL Bonnel est un infox de A à Z. Elle est liée à la Russie et aux réseaux d’influence d’extrême droite pro russe en France. Son documenteur reprend toute la liste de la propagande du Kremlin et chacune de ses assertions sont fausses factuellement.
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